Tags

Related Posts

Share This

L’homme – lézard

Conférence des historiens du Pacifique. Dominique Jouve. Transcultures EA 3327

L’Homme-lézard est un roman beaucoup plus discret quant aux événements qui font l’histoire contemporaine, car il fait passer le témoignage social au second plan par rapport à une réflexion éthique. On repère une allusion à la maladie du bananier « Bunchy top » qui a frappé la Nouvelle-Calédonie en 1997-98, ce qui contribue à dater le roman, à l’inscrire dans une temporalité objective, de même que les affrontements de l’Ave Maria. Par un artifice simple (les personnages écoutent la radio), nous apprenons les violences qui mettent aux prises la communauté wallisienne de l’Ave Maria et la tribu kanak de Saint-Louis. Voilà qui authentifie la fiction racontée. L’histoire est alors présente avant tout par sa violence aveugle : à cette occasion, c’est la pure et tendre Mandela qui est tuée, tandis que son frère Enok reçoit une balle qui le laisse à jamais paralysé. La mort de Mandela est le sacrifice de l’agneau sur l’autel d’une Histoire faite de haines déréglées. Une fois de plus, la romancière présente une vision tragique de l’Histoire, qui impose deuils et sacrifices aux innocents. Cependant, la trajectoire d’Enok nous indique la voie d’une rédemption. Ayant expié ses fautes diverses par son incarcération pour un crime qu’il n’a pas commis, il trouve la sérénité dans la sublimation artistique, le don de soi (par son rôle comme animateur à la prison) et sa vie de famille avec Luisa. Mais c’est sans doute Luisa qui porte le sens du roman : parce qu’elle a donné une fille à Enok, parce qu’elle « ne [l]’a jamais laissé tomber », parce qu’elle l’a aimé plus qu’il ne l’aimait, il y a une réparation possible, et c’est la puissance maternelle dans le personnage féminin qui porte cette espérance.

Il faut remarquer que la violence des fusils n’est que la manifestation la plus définitive d’une violence globale de la société. C’est ce point qui est représenté avec sensibilité et lucidité par la romancière. Elle a placé son intrigue dans le décor d’un squat où se retrouvent des êtres que l’évolution sociale a marginalisés. Enok, le sculpteur kanak devenu alcoolique et violent, Mandela sa sœur, serveuse dans un snack et à qui le destin refusera la reprise de ses études, Luisa que son concubin, un gendarme, a abandonnée avec quatre enfants. Même Lewis (dit Siwel, on encore Tash) qui trafique le cannabis, et atteint son but (se retirer sur une « station ») sera rattrapé par sa haine et se pendra. Erwann n’est pas fondamentalement mauvais, et pourtant, malgré sa jeunesse il a déjà connu la prison : « excès de vitesse, vol, recel, bagarres, ivresse ? Son palmarès était assez impressionnant. »[7]Nassirah, enfin, a été abusée à plusieurs reprises par son père…Tous les personnages (sauf Mandela) sont des « misérables » dans le double sens de Victor Hugo : dignes de compassion, flétris, abîmés et aussi en proie à la haine, au ressentiment. Seules quelques femmes luttent comme elles peuvent contre une destinée sordide ; quant au vieux sage, « blanc et sorcier à la fois », il ne peut pas grand chose pour enrayer le mécanisme impitoyable du destin. Une des origines de cette misère matérielle et spirituelle est pointée du doigt : le désœuvrement des jeunes, leur manque de formation, le non-respect des anciens qui les prive de repère, et toujours la haine et la violence, qui s’emparent d’eux quand l’alcool déchaîne les démons intérieurs :

C’est vrai que beaucoup ne foutent rien. Ils ne donnent même pas la main pour les travaux des champs. On dirait qu’ils ne sont plus dans le monde réel. Alors ils se retrouvent entre garçons, c’est reggae, cannabis, kaneka, Number One et Poppers. Sortis de là, y a plus rien ! Et puis, c’est le cercle infernal, aucune fille ne veut de ces garçons-là. Il y a comme une sorte d’aigreur qui pousse au pire. [8]

De ce point de vue, le roman donne vie à un fragment d’histoire sociale : c’est le sort des marginaux, des laissés pour compte, que la société nantie abandonne à leur désespoir, leurs échecs, leurs conduites suicidaires. Mais il s’agit moins de délivrer une leçon sur l’état de la société que d’inscrire dans le contemporain les obsessions personnelles de la romancière, une vision tragique de l’existence humaine, marquée par la faute, par la violence, la déchéance, et par la recherche d’une rédemption par le sacrifice.

La marche du roman permet à un personnage d’être sauvé : au-delà des viols, des morts, du suicide, Enok retrouve un sens à sa vie, mais il a fallu que la romancière sacrifie Mandela. Claudine Jacques nous présente donc un monde sans loi mais où s’accomplissent des destins inhumains, indifférents aux souffrances des innocents. La justice veut retrouver celui qui a tué le père incestueux de Nassirah, maître-chanteur de surcroît. Par deux fois, elle se trompe de cible et s’en contente. Lewis, le véritable meurtrier paiera tout seul son crime, en proie à ses démons personnels. Si Enok expie, c’est une dette qu’il reconnaît intérieurement: ses caillassages et son ivrognerie, et plus tard sa responsabilité dans la mort de sa sœur. L’institution judiciaire est donc toujours à côté de la vérité… En cela, la romancière exprime les carences, les désordres d’une société que les accords politiques ne réussissent pas à réguler. Elle est la mauvaise conscience de l’époque. Alors que l’autosatisfaction habite les discours politiques au moment de la signature de l’Accord de Nouméa, la romancière en revanche pointe du doigt le refoulé, les misères que chacun profère oublier ou passer sous silence. Les personnages réunis par cette histoire constituent bien un ensemble pluriethnique et pluriculturel, mais leur devenir est sombre. Si le présent est tragique, l’avenir offre-t-il un espoir ?